Dans la pénombre d’une forêt sauvage, Gloria se fraye un chemin entre de hautes grilles végétales, repoussant de ses mains un mur sans fin de lianes et de feuilles larges comme le toit d’une maison. Aveugle parmi les aveugles.
Au loin, tout près peut-être, quelque oiseau fantastique pousse un cri strident, sonnant une charge étrange, sans adversaire apparent. Une charge pour rien, pour la beauté du geste. S’ensuit un envol d’ailes qui claquent dans la fraîcheur du soir, laissant une traîne de plumes éparses qui en virevoltent d’étonnement. Gloria redouble de cœur.
De son piédestal, la lune l’observe d’un regard oblique, ni amie ni ennemie. En voilà encore une, se dit-elle, qui est bien loin de chez elle. D’autant que le vent se lève. Ou peut-être n’est-ce pas le vent mais un de ces esprits follets qui hantent les sous-bois… Celui-ci raffole des complots et des messes basses. Un doigt devant la bouche, il intime le silence à ses sujets invisibles.
Il se prépare quelque coup retors, digne à mettre la nuit sens dessus dessous. Toute la forêt frissonne et chavire - et Gloria avec elle - comme un bateau en péril ou une danseuse étoile.
Vous n’avez encore rien vu.

Elizabeth Peyton, Thursday (Tony) - 2000
Météore
“Je pensais que tu te souviendrais de tout. Ce n’était qu’hier après tout. Sûre encore d’être la plus belle, je suis allée vers toi.
Dans la pénombre enfumée, on aurait dit que l’on t’avait arraché les yeux et qu’à la place il ne restait que deux immenses trous noirs. Et ton sourire, béant. Qui avait tout oublié, tout avalé.
Car sans m’attendre, tu es passé dans l’excitation d’après. Avec l’agilité du diable, tu t’es refait des amis, que dis-je, une suite, une cour qui allume tes cigarettes et te paye à boire ! La où tu te trouves, dans la vie d’après, ton seul rire a valeur de manifeste. Qu’aurais-je fait à ta place, face à ces pantins avides d’un maître à penser et à vivre ? Qu’aurai-je fait, si l’on m’avait offert un trône, un royaume - l’immortalité ! - puisque c’est de cela qu’il s’agit ? Avec l’audace de ceux qui sont partout chez eux car n’ayant jamais été chassés de nulle part – cette absence de honte que je t’envie, davantage encore que ta bonne fortune – tu es passé dans le frisson d’après, la folie, la sensation d’après, le meilleur groupe de rock, la meilleure lutte, les meilleurs slogans, la plus grande fête d’après, la tendance d’après et de demain, le philosophe que tout le monde s’arrache, le créateur, l’acteur, la starlette, l’artiste, la culture, la danse d’après, l’émotion, les grands mots d’après.
La révolution d’après.
Et me voici à l’arrêt, bloquée dans les limbes, dans cette contrée nouvelle de gaz et de particules en suspens qui, hier encore, étaient la vie, le temps, l’amour, l’amitié, la mort.”

“Dans cette peau qui est la mienne, cette peau fardée avec la révérence minutieuse due à mon rang, dans cette lumineuse peau de papier glacé dont rien, pas même les ombres d’une nuit sans repos, n’atténue le triomphe… Il y a le tumulte en creux des pensées qui s’entrechoquent, tout cet amour sans amour, cet amour tapageur qui s’arrête à la porte de la loge… Il y a un cœur nu et seul comme la place de la Concorde déserte au petit matin. Il y a la nausée honteuse des vins chers que l’on prend pour une moue de cinéma. Dans cette peau, cette belle peau de poupée qui est la mienne.”

(Nicole Kidman par Emma Summerton pour W Magazine, Mai 2012)
Certains jours, mieux vaut rester cachée dans sa cabane dans les arbres. N’en faire qu’à sa guise; ne rien faire. Tu as de quoi tenir quelque temps. Très loin en bas, ils commencent à s’apercevoir de ta disparition. Ils s’agitent, bougent les bras comme des marionnettes folles. Ils courent à ta recherche, crient ton nom : « Gloria, Gloria ! ». Certains jours, mieux vaut se boucher les oreilles et ignorer les bons conseils. Ils se lasseront bientôt - à la tombée de la nuit, c’est certain. Raisonnables et experts, ils ne peuvent croire à ton abandon. Ils se consoleront de paroles rassurantes. Déjà, les cris se font écho, s’éloignent dans la bonne direction. A cet instant, tu cesses d’avoir un nom. A toi la forêt, les loups et les fées.

(Photo de Frank Stöckel)
Elle aurait pu naître dans un jardin, parmi le vert changeant des arbustes, tant elle se plaît à déambuler le long des haies comme une reine en ses appartements, environnée de grâce, d’ombres et de couleurs. Assise sur un banc, Gloria goûte et s’imprègne du calme des lieux. Mais déjà le crissement discret du gravier l’avertit qu’il est bientôt l’heure de quitter l’Eden. Une silhouette sombre se dessine en périphérie et s’approche sans se hâter. (Où étais-tu pendant toutes ces années perdues ?) Le vert et aérien parfum des citronniers laisse place aux vibrations intranquilles de musc et des épices. Apparaît le mauvais garçon, et le bruit et la nuit. Le désespoir des mères…
